BALCONS ET TERRASSES : la vie d'en haut, vue d'en bas ! (3)

Publié le par Rénald Martre-Dabiran

Quand les Sénégalais parlent de leurs terrasses

 

C’est en période hivernale, quand la canicule s’installe, que les terrasses dakaroises deviennent les endroits de prédilection des habitants. Surtout ceux qui vivent dans la promiscuité. Mais, ce ne sont pas seulement la quête de fraîcheur et le besoin d’échapper à l’étouffante atmosphère des maisons exiguës qui expliquent la propension des gens à squatter les terrasses. Ces terrasses se remplissent de multiples et variés usages que l’on ne soupçonne toujours pas.

 

Mais qu’est-ce qui peut bien les attirer sur les terrasses pour qu’ils délaissent les cours, les chambres et autres espaces de leur maison ? Ce n’est pas un simple bonheur de savourer l’impression d’une lévitation. Racky Wade, Ndiogou Niang et Katy Diop justifient tous l’occupation des terrasses à cause de la promiscuité qui règne dans les maisons. Ils éprouvent aussi le besoin d’échapper à l’enfer caniculaire qui enveloppe l’atmosphère dakaroise en cette période hivernale. C’est là que se trouve certainement l’attirance des gens pour cet espace moins soumis à la tyrannie de l’exiguïté des concessions. Racky, qui vit à l’Unité 26 des Parcelles Assainies «où les maisons sont trop étroites», explique et justifie l’attirance pour la terrasse par «le besoin de prendre l’air et pour mieux discuter sans gêner les voisins».

 

Dans la société sénégalaise, fortement imprégnée des valeurs de l’Islam, les règles du bon voisinage sont quasiment sacrées. Katy Diop remarque aussi que la terrasse est surtout l’endroit de prédilection des jeunes, surtout la nuit, «eux qui ne dorment pratiquement pas ; et comme pendant l’été il fait chaud, ils préfèrent rester en haut pour causer avec leurs amis, y accueillir leurs copines là où les grandes personnes se contentent de dormir avec des ventilateurs à l’intérieur des chambres».

 

Ndiogou Niang, lui, aime la terrasse d’où il peut admirer «les gens qui sont en bas». Pour lui, il y a aussi cette sensation de «plus de liberté que les gens en bas qui sont encombrés». L’homme que nous avons trouvé au milieu des siens vers les coups de midi - une heure peu recommandable pour être sur la terrasse - affirme néanmoins que c’est un lieu où il aime se livrer à la méditation. «C’est un endroit où, dans la solitude, on peut être là à méditer ; on pense à soi-même, à ce que l’on a fait dans la journée et à ce qui va venir par la suite», explique notre interlocuteur.

 

Autre fonction nouvelle de la terrasse qui commence à entrer dans les mœurs de la société urbaine, dans les quartiers populaires surtout de Dakar, c’est l’organisation de cérémonies familiales dans cet espace. Est-ce pour régler les problèmes d’espace, pour mieux exhiber les atours ou pour mieux contrôler le flux des intrus ? En tout cas, le phénomène est là : les terrasses accueillent les cérémonies familiales : baptêmes, mariages, manifestations funéraires. En plus des autres activités lucratives comme l’organisation de bals, de séances de tam-tam ou même de chants religieux. Beaucoup de terrasses, dans certains quartiers de Dakar, sont même bâchées pour ces circonstances. Mais, pour Ndiogou Niang, «les personnes en abusent sans se rendre compte des désagréments causés aux autres qui habitent en bas, sans compter aussi les dangers pendant qu’ils dansent et bougent».

 

Ce n’est certainement pas là, l’avis de Mme Seck aux Parcelles Assainies, elle qui a fait de sa terrasse un moyen pour subvenir à ses besoins. C’est une terrasse aménagée où elle a installé une grande tente et des chaises. A des fins locatives, cette terrasse est particulièrement prisée pour ceux qui organisent des cérémonies de baptême, des réceptions à l’occasion de mariage, sans compter les soirées dansantes. «La location varie entre 12 000 et 15 000 francs Cfa, selon la nature de la cérémonie et la durée», explique Mme Seck. Une activité manifestement juteuse, si l’on parcourt la liste des nombreuses personnes qui ont déjà fait des réservations. Les voisins, soutient-elle, ne s’en plaignent pas tellement puisqu’elle est suffisamment connue dans le quartier et «n’accepte pas d’en faire un lieu où se passe des choses louches». D’ailleurs, Mme Seck signifie à ces clients les principes avant d’accepter toute location : «Pas d’alcool, pas de drogue, pas de danses obscènes.» Pour A. C., un retraité de la fonction publique où il a travaillé comme chauffeur, la terrasse est un endroit où il s’occupe beaucoup après avoir rempli ses dévotions à la mosquée dans la cité Hamo. L’homme garde encore ses forces. «Ici, je me sens vraiment utile car, à part tailler les fleurs et arbres en bas, je passe une partie de la journée ici à m’occuper des moutons, des lapins et des poules que j’élève ici, dans ce lieu où mes biens sont plus en sécurité», dit-il. C’est une véritable cour sénégalaise plus transposée et transportée sur sa terrasse où le «jeune» retraité s’affaire à donner à manger à ses moutons dans un enclos entretenu avec soin, à remplir les auges dans la basse-cour, tandis que son petit-fils est en train de taquiner des lapins qui le regardent de leurs gros yeux et dressent leurs longues oreilles.

 

Mais, sur un autre coin, on aperçoit une natte de prière. «J’aime bien faire mes autres obligations religieuses ici, comme la lecture du coran ou d’autres prières à part celles que j’effectue à la mosquée», déclare A. C. Puis, d’ajouter : «Depuis que j’ai quitté le logement de fonction et que je suis venu habiter dans ma maison, cette terrasse est devenue l’endroit où je préfère recevoir mes amis et autres visiteurs, surtout le soir et la nuit.» Il explique également que lors des cérémonies familiales, sa terrasse l’aide à accueillir du monde même si, en réalité sa maison n’est pas si étroite que cela.

 

La majorité des terrasses visitées servent aussi de «blanchisseries de fortune». C’est là, généralement, que se fait et s’expose le linge familial. Il est courant de voir des lignes tendues entre des poteaux où les habits lavés sèchent au soleil. Les sociologues de l’urbanisation et autres aménagistes peuvent disséquer ces mutations dans l’habitat social dakarois où l’univers du village se transporte aussi en milieu urbain.

 

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